Madagascar s’est détachée du bloc indien il y a 88 à 90 millions d’années. Sa faune a évolué seule depuis, et environ 90 % des vertébrés terrestres et d’eau douce recensés sur l’île n’existent nulle part ailleurs. Cet isolement fonde tout ce que le pays cherche à protéger aujourd’hui. La même insularité, transposée sur la carte d’un jeu de 2008, vaut à l’île une seconde réputation chez plusieurs millions de joueurs : le pays qu’on n’arrive pas à contaminer.

Pandemic 2, l’île qui ferme son port
Pandemic 2 paraît le 14 juillet 2008. C’est un jeu Flash développé par Dark Realm Studios et hébergé par Crazy Monkey Games, jouable gratuitement dans un navigateur. Le joueur n’y dirige pas un pays, il dirige une maladie, et il doit la faire passer d’un territoire à l’autre avant que les gouvernements ne réagissent. La règle qui compte tient en une phrase : chaque pays peut fermer ses points d’entrée dès qu’une alerte est déclarée. Pour la plupart des territoires, la fermeture ralentit la contamination sans l’empêcher, parce qu’il reste des frontières terrestres et des liaisons aériennes. Madagascar, sur la carte du jeu, est une île que l’on n’atteint que par un port. Le pays le ferme à la première alerte, et la partie s’arrête là.
Cinq jours pour que la vanne sorte du jeu
Le 19 juillet 2008, dans un fil de discussion GameFAQs consacré à Madagascar, un joueur poste une formule en trois mots : shut down everything, fermez tout. Le 22 juillet, une définition déposée sur Urban Dictionary explique que le pays est difficile à infecter parce qu’il n’a qu’un port. Le 25 juillet, un dessin animé Flash qui reprend la formule est mis en ligne sur YouTube, où le président de Madagascar la hurle. La phrase est restée. Elle a servi de réaction quasi automatique à chaque annonce de catastrophe ou d’épidémie sur les forums anglophones, y compris auprès de gens qui n’avaient jamais lancé le jeu.
Plague Inc., 2012 : une filiation revendiquée
James Vaughan publie Plague Inc. le 26 mai 2012 sur iOS, sous le nom de son studio, Ndemic Creations. Le principe est le même : une maladie à faire évoluer, des pays à contaminer, des frontières qui se referment. La filiation n’a rien de caché. Vaughan a toujours dit que Pandemic 2 comptait parmi ses sources, qu’il trouvait le jeu très bon et qu’il voulait en faire une version plus poussée. Dark Realm Studios a d’abord protesté, avant de revenir sur sa position en 2013. En revanche, rien ne documente l’idée que Plague Inc. aurait repris la blague malgache à son compte : ce qui est établi, c’est une inspiration revendiquée, pas un clin d’œil. Le jeu a largement dépassé son modèle, avec plus de 160 millions de téléchargements annoncés en mai 2021.
Du téléphone au jeu de plateau
La série a fini par sortir de l’écran. En mai 2016, Ndemic Creations lance une campagne Kickstarter pour une version plateau de Plague Inc., avec un objectif de 34 000 dollars. Elle se termine à 355 784 dollars, réunis par 6 509 contributeurs. Le jeu de société paraît en 2017, et le studio publie en avril 2019 ses chiffres de vente : 35 813 exemplaires écoulés en un peu plus de deux ans. Plague Inc. n’est pas le seul jeu vidéo décliné en jeu de plateau. Chez Geek Planet, le Monopoly occupe un rayon entier, où des éditions tirées de Fortnite et de Mario Kart figurent à côté du plateau d’origine.
Le mème, lui, a survécu à son support d’origine. Pandemic 2 tournait en Flash, une technologie abandonnée fin 2020, et le jeu ne se joue plus dans les conditions de 2008. La phrase, elle, circule toujours, dix-huit ans après.
